Bolaño est notre co-pilote

Où le maléfique Chilien croise le fer avec Orwell et Miller, les yeux ouverts dans le noir.


« Souvent, vers quatre heures du matin, je me réveillais en sursaut. J'abandonnais mon fauteuil, ramassais les assiettes sales de la table, faisais la vaisselle, nettoyais la salle à manger, la cuisine, mettais une autre couverture sur mon frère, baissais le son de la télé, me penchais à la fenêtre et regardais la rue avec ses deux rangées de voitures encore garées de chaque côté, et je ne pouvais pas croire que cette incandescence soit la nuit. Ça revenait au même de fermer les yeux ou de les garder ouverts. » (Un petit roman lumpen)

Même si à terme, bien sûr, il nous faudra rouler seuls, nous qui chassons sans faim, tels des coyotes aux basques d’un bib-bip, dans ce désert où les carcasses ne manquent pourtant pas... Enfants, sur le siège arrière, nous rêvions des mondes cachés dans les forêts des bords de route ; adolescents, nous cherchions un ailleurs, chérissant le moindre indice de son existence, ouvrant grand les yeux pour explorer la moindre piste, la moindre porte donnant sur le moindre souterrain ; aujourd’hui, désemparés face à l’exhumation massive de ce qui était enterré, nous voilà face au vide, les arbres des bords de route sont tombés, ont laissé place à une vue dégagée, à un ciel gris, ou blanc, qu’observent victorieux ceux qui déterrent et jettent à la chaîne, les vendeurs d’arbres, vampires de la sève... A nous, tous, qui aimons jouer plus que nous aimons gagner, Bolaño peut être notre co-pilote, du moins pour un temps, dans une certaine mesure.

Roberto Bolaño : voilà l’homme capable d’écrire une nouvelle à propos d’un nécrophile, et de nous le rendre attachant, pas dans le sens où on lui
« pardonne sa faute », par charité chrétienne, mais dans celui où on le comprends, et qu’ainsi, sa faute n’en est plus vraiment une ; voilà le chilien qui a su rendre leur honneur aux putes, aux homos, aux écrivaillons oubliés, aux poètes sans poèmes, aux professeurs dépassés, voilà l’écrivain dont la découverte équivaut à découvrir un continent entier, pas un simple pays, l’homme dont les livres renferment plusieurs mondes, dont la somme des pages n’est rien en comparaison de celle de leur contenu.

L’histoire, pour moi, s’est déroulée ainsi : 

2666, Le Gaucho insupportable, Les Détectives sauvages, Etoile distante, Un Petit roman lumpen, Le Secret du mal, Le Troisième Reich, Entre parenthèses, Des Putains meurtrières, Nocturne du Chili.

L’histoire, donc, n’est pas terminée, et ne le sera peut-être jamais ; il y a un moment où, à trop lire quelqu’un, on finit par flairer l’obsession, alors si l’on se connaît, on s’en détache à regret, on consomme avec plus de modération, mais même alors... Bolaño reste notre co-pilote, car Bolaño, une fois qu’on l’a rencontré, devient comme un virus, on se retrouve à lire, par exemple, Les Soldats de Salamine de Javier Cercas, on est pris dans la lecture, on ne pense plus à ces histoires de co-pilotes, et puis d’un coup, un personnage apparaît, et il se prénomme Roberto, nom de famille Bolaño, personnage de fiction, puisque faisant et disant des choses que Bolaño n’a ni faites ni dites, mais personnage réel, dans le sens où rien de ce qu’il fait ou dit n’aurait dénoté chez son alter-égo. Ou encore : on lit Mantra, de Rodrigo Fresán, tranquillement assis sur le balcon, bien content d’avoir amorcé la séparation avec le maléfique chilien, puis à un moment, comme une envie de pisser, on referme le livre, on en relit le dos de couverture, on le retourne, on en examine la jaquette sous tous les angles, quelque chose nous pique, comme un pressentiment, et alors on s’arrête une nouvelle fois sur le nom de l’auteur, on le lit plusieurs fois, pas en une fraction de seconde, mais en scrutant les lettres comme si elles formaient un dessin, comme si quelque chose clochait, comme si ce nom n’avait rien à faire sur cette couverture car il n’appartenait pas à ce monde, puis, quelques temps plus tard, voilà qu’on comprends : Rodrigo Fresán, ce n’est pas juste un auteur réel, mais aussi un personnage de fiction, qu’on a croisé notamment dans 2666...

Et nous voilà, sur le balcon, pris d’un léger vertige. 

« Une écriture de qualité consiste à savoir mettre la tête dans l’obscur, savoir sauter dans le vide, savoir que la littérature est essentiellement un métier dangereux. » (Entre parenthèses)

A partir de là, plus rien ne va : on apprend que l’on n’est pas seuls, que d’autres tombent avec nous, on finit par avoir l’impression que sa prose nous contamine, sans que l’on ne comprenne exactement pourquoi, on commence à écrire des histoires qu’on efface de rage lorsque l’on réalise qu’elles doivent trop, un peu ou beaucoup, à notre co-pilote, même si d’un autre côté on a rarement lu quelque chose qui donne autant envie d’écrire, autant envie de lire, car Bolaño, en plus d’être notre co-pilote, est aussi un gouffre, un gouffre où s’agitent des choses aussi variées que Jorge Luis Borges, Adolfo Bioy Casares, Mark Twain, Philip K.Dick, John Kennedy Toole, Edgar Poe, Roberto Arlt, Herman Melville, Cervantes, David Foster Wallace, Georges Perec et des romans de gare, tout ce qu’on lit fait aussi partie du continent Bolaño, alors on relit Houellebecq et Orwell en se disant que ces deux-là, ces co-pilotes d’antan, avec un peu de chance, feront exception, mais en fait non, du moins pour Orwell, car on se souvient soudain du texte qu’il avait écrit sur Henry Miller, l’un des textes fondateurs de notre « mythologie personnelle », le fameux Dans le ventre de la baleine qui avait donné son titre au recueil, et de tous ces passages que l’on avait souligné à l’arrière d’un camion il y a bien des années, et tout particulièrement de ce qui est, pour ainsi dire, le centre exact du texte :

« Miller n’essaie ni d’accélérer ni de renverser le cours du monde, mais d’autre part il est très loin de l’ignorer. Je dirai même qu’il est plus convaincu de l’imminent écroulement de la civilisation occidentale que la majorité des auteurs ‘révolutionnaires’. Seulement, il ne se sent pas tenu d’intervenir là-dedans le moins du monde. Il joue de la lyre pendant que Rome est en flammes mais, à la différence de l’immense majorité de ceux qui adoptent ce type de comportement, il joue le visage tourné vers le brasier. »

Telle fut la conclusion d’Orwell après sa rencontre avec Miller, puis la lecture de Tropiques du Cancer ; plus tôt dans le texte, l’auteur de 1984, d’Hommage à la Catalogne et de La Ferme des Animaux se demandait
« pourquoi les principaux écrivains des années vingt étaient foncièrement pessimistes, pourquoi ce sentiment de décadence, ces crânes et ces cactus, cette volonté de retrouver une foi perdu ou des civilisations disparues », alors qu’ils vivaient dans une époque « exceptionnellement douce ». Il émettait l’hypothèse que c’était peut-être « justement en des époques pareilles que le « désespoir cosmique » peut se donner libre cours. Les gens qui ont le ventre vide ne désespèrent jamais de l’univers – ils ont bien autre chose à faire qu’à se soucier de l’univers. » De là, il en venait à cette sentence :

« Les bons romans ne sont pas écrits par les sourcilleux gardiens de l’orthodoxie, pas plus que par ceux qui s’inquiètent à tout instant de leurs manquements à l’orthodoxie. Les bons romans sont écrits par des gens qui n’ont pas froid aux yeux. Ce qui me ramène à Henry Miller. [...] Dans ses livres, on jette carrément par-dessus bord l’« animal politique » pour revenir à un point de vue non seulement individualiste mais totalement passif – le point de vue de l’homme qui pense que le cours du monde échappe à son action et qui, de toute façon, n’a guère envie de le modifier. »

Bolaño, lui, ne jette rien par-dessus bord, ou alors absolument tout, ce qui revient au même. Bolaño n’a pas froid aux yeux, mais il ne rejette pas non plus l’animal politique ; le continent Bolaño semble tout englober, et tout ou presque nous y est livré d’un point de vue rappelant L’Étranger de Camus, celui du témoin qui répond à l’horreur par un haussement d’épaule, sauf que le héros du français semble presque atteint d’autisme, comme si son incapacité à éprouver la peur impliquait celle de ne voir que la surface des choses, tandis que la lucidité de ceux du chilien ne les rapproche en rien de spectateurs dépassés ; Bolaño, tout le long de son œuvre, fait constamment référence à cette notion de « garder les yeux ouverts dans le noir » – notamment évoquées à plusieurs reprises, de mémoire, dans 2666, Un Petit roman lumpen, Entre parenthèses et les Putains meurtrières –, notion qui semble résumer ce qu’est la littérature qui compte, notion proche de ce qu’Orwell appelle « jouer de la lyre pendant que Rome est en flamme, mais le visage tourné vers le brasier », notion qui, en un mot, s’appelle la lucidité. Écrire c’est ne pas avoir peur, lire c’est être sans espoir, et toutes les distractions du monde ne feront que détourner le combattant de son but.

Quand il rencontre Miller à Paris, fin 1936, Orwell est en route pour l’Espagne, où il combattra le franquisme et finira, comme on le sait, aussi dégouté de celui-ci que des groupes stalinistes. A son grand étonnement, Miller se fout de la guerre civile comme de la dernière pluie. « Il me dit simplement, sans mâcher ses mots, qu’il fallait être un crétin pour se rendre en Espagne à un moment pareil. Il comprenait qu’on y aille pour des raisons purement égoïstes – par curiosité, par exemple –, mais aller se fourrer dans ce genre d’histoire parce qu’on s’en « sentait le devoir » était pure imbécilité. De toute façon, mes idées sur la nécessité de combattre le fascisme, de défendre la démocratie, tout ça c’était de la foutaise. Notre civilisation allait être balayée et remplacée par quelque chose de tellement différent qu’il n’y aurait même plus lieu de parler de société « humaine » – perspective qui, me dit-il, ne l’empêchait pas de dormir. Et ce genre de sentiment imprègne toute son œuvre : à chaque page on se rend vaguement compte qu’on court à la catastrophe, et presque à chaque page on est amené à se dire qu’après tout c’est sans importance. »

De là, Orwell en vient à expliquer comme la « vérité », en littérature, importe bien moins que la « sincérité émotionnelle ». Les livres de Miller lui semblent importants, car ce dernier parvient à conserver son humanité au milieu du chaos, des bombes et des flammes ; Bolaño dirait sans doute qu’il « garde les yeux ouverts dans le noir » ; Orwell, lui, conclut que « le point de vue passif de l’œuvre de Henry Miller, son refus de prêter la main, est justifié. Qu’il exprime ou non ce que les gens devraient ressentir, on peut en discuter ; mais il est en tous cas probable que son œuvre reflète assez bien ce qu’ils ressentent effectivement » ; « Il ne reste apparemment que le quiétisme – se soumettre par avance à la réalité pour lui ôter tout caractère menaçant ; rentrer dans le ventre de la baleine – ou plus exactement reconnaître que nous y sommes (car nous y sommes, sans aucun doute). S’abandonner à la marche du monde, cesser de s’insurger contre l’évolution en cours ou de prétendre la maîtriser ; simplement l’accepter, la subir, l’enregistrer. Cela me paraît être la formule qu’est appelé à adopter tout romancier doté de sensibilité. Il est aujourd’hui très difficile d’imaginer un roman procédant d’une inspiration plus positive, plus « constructive », qui ne soit pas émotionnellement faux. »

« Aucun bon lecteur ne manquera de percevoir dans ces pages quelque chose qu’il n’est possible de rencontrer que dans la littérature, celle qu’écrivent les véritables poètes, celle qui ose s’avancer dans l’obscurité les yeux ouverts et qui les garde ouverts, quoi qu’il advienne. » (Entre parenthèses)

Garder les yeux ouverts dans le noir : voilà qui semble résumer ce que Bolaño a fait durant les années d’écriture de 2666, ces années qu’il savait être les dernières, ces mois durant lesquels le néant se rapprochait, non pas en termes abstraits – comme pour la plupart d’entre nous, que le néant guette d’une façon encore assez vague pour que nous nous permettions de ne pas y penser – mais de façon concrète, de façon à ce que les jours puissent être comptés, ces jours auxquels correspondaient des nombres de caractères, de paragraphes ou de pages. Dans un article de la revue The Believer, son ami Rodrigo Fresán raconte que Bolaño était un « incurable optimiste, un homme qui écrivait comme s’il observait le monde de l’autre extrémité d’un microscope ou d’un télescope »... Un « homme qui ne cessa jamais de sourire, tandis qu’il calculait combien de jours il lui restait pour écrire un roman aussi énorme que la vie, ou qu’il consignait ses petites manies et excentricités dans des carnets, de son écriture étrange, minuscule, ou sur l’écran d’un ordinateur si vieux que l’on peinait à croire qu’il lui obéissait encore... L’homme qui nous prévint que sa fiction contiendrait toujours des morceaux de non-fiction, sous forme de vifs, longs, et quelque peu incrédules adieux à lui-même. »

Parfois, lorsqu’on ne comprend pas la nature d’une chose, on peut se demander ce qu’elle n’est pas. Prise littéralement, l’expression « les yeux ouverts dans le noir » semble évoquer l’inverse d’une prière, lors de laquelle le pénitent fait face à la terreur en se prosternant, en fermant les yeux pour invoquer les cieux ; garder les yeux ouverts dans le noir, ce n’est pas non plus chercher des distractions, ce n’est pas regarder ailleurs, sur un écran de télé ou dans un verre de bière ; c’est se retrouver à l’entrée d’un tunnel, seul et en pleine nuit, et enfiler ses lunettes plutôt que de faire marche arrière. Garder les yeux ouverts, lorsque les choses se compliquent, ce n’est pas retourner sa veste ni regarder à gauche quand l’horreur est à droite, et dans le cas d’un cauchemar, cela revient à garder les yeux fermés, à ne pas faire d’effort pour se réveiller mais au contraire pour rester endormi, et comprendre ce qu’il y à comprendre ; garder les yeux ouverts dans le noir, c’est peut-être tout simplement faire face, faire preuve de courage, ne pas avoir peur de ce que l’on trouvera, dans ces lieux où l’on nous a toujours appris à ne pas aller. L’expression implique peut-être la solitude, et si tel est le cas, alors elle implique aussi, à un moment ou à un autre, de faire nos adieux au co-pilote, et dans le cas de l’écriture, de continuer, de quitter les routes de béton pour en explorer les bords, ceux qu’il reste encore, de ne pas baisser les bras même si l’on ne sait pas, et que l’on ne saura peut-être jamais, où nos efforts nous mènent ; bien comprendre, et ne pas faire semblant de ne pas comprendre, que l’une des issues possible est le fond d’une impasse, avec le choix entre un cutter ou une marche arrière qui impliquerait des années d’errance, pour retourner nulle part. Même si, heureusement, d’autres dénouements sont possibles.

Rodrigo Fresán : « Je me souviens de la nuit de mars 1999 durant laquelle j’ai rencontré Bolaño, qui m’invita aussitôt à diner chez lui le week- end suivant, conscient qu’il était de l’importance d’être invité quelque part lorsque l’on débarque dans une ville nouvelle, ce que Barcelone était pour moi à l’époque. [...] Je me souviens qu’il me donna des indications, précises mais compliquées, de cette voix qui était la sienne, qui reste la voix de ses romans, et que j’ai suivi ces directions sans me poser de question, et qu’au lieu de prendre un train pour Blanes j’en ai pris un autre, en direction de Tarragona, et que je l’ai appelé, perdu quelque part, et que lui – dramatique et mort de rire – m’a dit : « Maintenant tu es foutu, Rodrigo. Tu es perdu. » Alors j’ai dit : « Dans ce cas, je vais rentrer chez moi ». Et il a dit : « Mais tu n’arriveras jamais à rentrer chez toi, Rodrigo. Jamais. » Et alors j’ai pensé : « Ce mec est un psychopathe. » Plus tard, avec le temps, j’ai compris que quand Bolaño me condamnait à une errance éternelle, sans fin, il parlait en fait de quelque chose qui n’avait rien à voir avec louper un train. Et qu’il riait de tout ça. Et que tout ça – absolument tout, la poésie, la littérature, la vie, la mort – était dans ses livres, où l’on entre toujours avec plaisir pour s’y perdre aussitôt, de façon à se trouver soi-même. Et de rentrer chez soi, de revenir sur cette magnifique et monstrueuse planète, transformé, pour le meilleur, pour toujours. »

(Texte rédigé en 2014 pour une revue défunte.)

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