Sous un gros soleil noir

A la recherche du lien secret entre Black Flag et Raymond Queneau.  


“Cette brève histoire est racontée quatre-vingt-dix-neuf fois, de quatre-vingt-dix-neuf manières différentes.” (Exercices de style, quatrième de couverture)

Les textes naissent à leur rythme. On peut toujours prendre des notes, préparer le terrain, leur dérouler le tapis rouge, mais au final, les starlettes ne pointeront le nez que quand le temps sera à leur goût. Voilà ce que je crois. Aujourd’hui est une belle journée pour écrire à propos du #9 du fanzine Scam, dont le sous-titre (Damaged – the story of Black Flag’s classic first album) se passe d’explications. Je l’ai lu il y a plus d’un an, alors il faudra se contenter des souvenirs.

Erick Lyle, anciennement Iggy Scam, est un écrivain valable. Son fanzine est un des rares exemples de publication punk “do-it-yourself” parlant de politique sans s’embourber dans des lieux communs. Scam ne s’occupe jamais, ou très rarement, de musique; ce numéro fait figure d’exception.

“Que dire de Black Flag qui n’ait pas déjà été dit?” se demande l’ex-fan du groupe, désormais muséifié. La question est légitime, tant les livres, articles, interviews, chroniques et analyses à sa gloire se sont multipliés ces dernières années. Les quatre barres noires étaient, jusque récemment, un signe de reconnaissance entre marginaux. Elle sont aujourd’hui un accessoire-chic pour citoyens de bon goût. Tant pis pour les croyants – le vingt-et-unième siècle, ce bébé monstrueux, s’est empressé d’avaler, digérer et recracher le cadavre de l’ex groupe-le-plus-dangereux-d’Hermosa-Beach, avec le consentement enthousiaste de ses anciens membres.

Rien de nouveau sous le soleil, donc.

Traduit dans une trentaine de langues, adapté au théâtre à de nombreuses reprises, Exercices de style est, avec Zazie dans le métro, le livre le plus acclamé de Raymond Queneau. Il y raconte une anecdote, à priori sans intérêt, de quatre-vingt-dix-neuf manières différentes: ignorante, ampoulée, exclamative, vulgaire, visuelle, auditive, fantomatique, philosophique, négative, subjective, métaphorique, etc. Le livre tend à démontrer que le sujet importe peu, voire pas du tout: le style, l’angle d’attaque, peuvent sauver n’importe quel texte de la noyade. Son succès me paraît un bon plaidoyer pour les œuvres d’auteurs racontant sensiblement la même histoire de livre en livre (Charles Bukowski, Paul Auster viennent à l’esprit), ainsi que pour ce neuvième numéro de Scam, dans lequel Erick Lyle parvient, au moins en partie, à aborder un sujet éculé de manière personnelle.

La relation de confrontation permanente entre Black Flag et son environnement, c’est à dire le Los Angeles des années 1980 et son tristement célèbre Los Angeles Police Department, a déjà été racontée: collage d’affiches acharné et illégal, graffitis, squats, concerts interrompus, émeutes… Cette histoire, Lyle se l’approprie par le biais de ses sujets de prédilection: gentrification, récupération, etc. D’abord, en déviant sur une “expérience” menée par la marque Vans durant l’été 2011: investir un vieux bâtiment dans le quartier gentrifié de Williamsburg (Brooklyn), y installer des rampes de skate, une scène, des groupes de punk (dont OFF!, le groupe de Keith Morris, ex-membre de Black Flag), et laisser faire le reste.
“L’entrée était gratuite; on ne nous mettait même pas la pression pour acheter des chaussures. On attendait juste du public qu’il soit lui-même. Même si ça rappelle étrangement le financement d’expos d’expressionnisme abstrait par la CIA dans les années 1950, j’imagine qu’il n’y a rien de mal là-dedans – sauf si l’on est dérangé par l’idée qu’un été entier à glander avec ses potes puisse n’être, en réalité, qu’une publicité géante pour une marque de chaussures. »
De là, on en vient à la rétrospective Pacific Standard Time (toujours en 2011), pendant laquelle une soixantaine de musées et galeries de Los Angeles « rendirent hommage” à l’art marginal local depuis 1945, partant du postulat que l’antagonisme de L.A envers ses artistes et outsiders était précisément ce qui avait donné du cachet à leur travail. L’une des expos, Under the Big Black Sun (d’après l’album de X), présentait nombre d’artefacts en lien avec Black Flag, dont les posters de Pettibon. Lyle y voit une tentative de la ville de s’approprier son image “noire”, popularisée par les marginaux des années 1970/80 en réaction au soleil, au strass et aux paillettes qu’elle mettait alors en avant pour se représenter. Dans le contexte actuel, celui “d’une crise économique et de guerres sans fins rappelant les années 1970”, il se demande à qui peut bien profiter cette tentative de rendre la population nostalgique d’un passé où sa propre ville se désintégrait.

Pour aller plus loin (le fanzine date d’il y a deux ans, une éternité à l’ère digitale), il est intéressant de noter que les récentes reformations de Black Flag rendent caduque toute “histoire complète” les précédant. Qu’on le veuille ou non, ces épisodes font désormais partie de l’histoire du groupe qui, au lieu de “partir sur un coup d’éclat”, a préféré réécrire sa fin et se “consumer lentement”. Le livre qui couvrira un jour cette période évoquera davantage un magazine people qu’une guérilla urbaine entre un gang de pistoleros électriques et la police de la cité des anges, mais ça, le groupe en est seul responsable. Dans tous les cas, une boucle paraît bouclée: pendant que Los Angeles s’approprie la “noirceur” du Black Flag d’antan, le Black Flag d’aujourd’hui réclame le soleil, le strass et les paillettes auxquels il n’a jamais eu droit.

(Publié à l'origine dans une revue défunte. "Quand l'art investit la ville", un livre d'Erick Lyle, a depuis été traduit en français aux éditions CMDE.)

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