Esotériques inepties

En refermant Eat the document de Dana Spiotta, j'ai eu un peu honte de me poser cette question: qui est cette auteure, et quelle est sa légitimité?


Eat the document appartient à un genre bâtard, celui de la "fiction basée sur des faits réels". Ici le personnage central est inspiré de Katherine Ann Power, activiste nord-américaine longtemps recherchée par le FBI pour braquage de banque et meurtre d'un policier. Power a été fugitive pendant une vingtaine d'années, assumant de fausses identités jusqu'à finir par se marier, avoir un enfant... Et se rendre d'elle-même à la police après 23 ans de planque. Ici la question de l'identité est centrale, bien plus que les "crimes" commis par Power ou par son alter-égo dans le roman, Mary Whittaker, dont les changements constants de noms, prénoms, coiffures, entourages et locations constituent l'une des trames principales.

Jonglant entre les époques et les points de vue, le livre fait partie de ceux qu'on a du mal à lâcher, ce que les ricains appellent un "page-turner", du genre qui nous emmène bien après l'heure prévu de couché (pour ma part, en tous cas - lu en 24h) et qui fait que, le lendemain au boulot, on a besoin de deux fois plus de café. Je suis tenté d'en souligner uniquement les réussites et de m'arrêter là, pourtant plusieurs questions me perturbent: ai-je "aimé ce roman"? Si non, pourquoi? Et puis au fond, est-ce vraiment la question?

Comme des gamins

Quelques réflexions peu spectaculaires autour du deuxième essai du Comité Invisible, A nos amis


"Ma seule patrie, ce sont mes enfants." (Roberto Bolaño, 2003)

"Notre seule patrie: l'enfance." (Comité Invisible, 2014)

J'imagine qu'on mettra en avant les flammes, la destruction et les cocktails Molotov, "l'apologie de la violence" et les accusations de terrorisme, comme si c'était ça que ce livre racontait. Les médias feront dans le sensationnel, bon, il faut bien que les poissons nagent, mais pourtant... A lire A nos amis tranquillement, dimanche après midi au bord de la rivière, j'ai repensé à Winston Smith dans 1984: "Les meilleurs livres sont ceux qui racontent ce que l'on sait déjà." Ou alors, pour maintenir un semblant de continuité dans ce blog hautement professionnel, je pourrais vous dire que j'ai été frappé par la façon dont le monde décrit (disséqué?) dans A nos amis ressemble à celui mis en scène dans une "fiction moderne réaliste " comme, au hasard, Demande et tu recevras de Sam Lipsyte, et j'irais jusqu'à dire qu'il ressemble aussi à celui exploré dans l'intégralité de l’œuvre de Houellebecq - dans ces trois exemples (quatre avec Orwell) c'est cette même misère sociale, affective, sexuelle, matérielle (quoi que...), philosophique, cette même impuissance, cette même résignation couplée à la conviction que la fin est proche, ce même constat de déclassement, de disparition des classes moyennes, de déconnexion du réel, et ainsi de suite... Au final le monde ultra-(dé)connecté et organisé en flux que dissèque A nos amis, tout le monde le connait, et tout le monde ou presque s'accorde pour le dire - il est invivable, il rend la respiration difficile quand il ne nous étouffe pas franchement. Et si tout ça sonne comme un lieu commun, il faut se demander qu'en tirer sur nous-mêmes: quelle genre de créature se laisse étrangler sans essayer de repousser (puis, éventuellement, d'étrangler en retour) son agresseur?

Tant que le soleil se lèvera

Aujourd'hui le sympathique site d'informations Lundi Matin a publié une de mes non moins sympathiques nouvelles. Elle s'appelle FDX467, et vous pouvez la lire en cliquant ici. Ça devrait vous prendre quelque chose comme 20 minutes, soit une bonne occasion de débrancher le téléphone et de mettre le panneau "De retour dans 5 minutes" sur la porte du bureau.

L’Arc-en-ciel de la gravité, d’une édition à l’autre

Loin de moi l'idée de polémiquer pour polémiquer, mais quand même, c'était mieux avant.


« Il n’y a qu’à regarder les formes de l’expression capitaliste. La pornographie : pornographie de l’amour, de l’érotisme, de l’amour chrétien, le petit-garçon-et-son-toutou, la pornographie des couchers de soleil, du meurtre et de la déduction – ahh, ce soupir quand nous découvrons le meurtrier – et tous ces romans, ces films, ces chansons qui nous bercent, qui nous mènent, plus ou moins agréablement, au Confort absolu. 
(L’Arc-en-ciel de la gravité, p.229, troisième édition)

« Dans le ciel de Gravity’s Rainbow, il y a la main de Dieu, des ballons d’observation qui dérivent, des anges qui passent, des éjaculations laiteuses, des V2 vociférants. Sur Terre, à Londres d’abord, puis à Nice (curieuse Riviera nazifiée où des officiers obsédés sexuels hantent le casino Hermann-Goering), en Hollande, puis dans l’Allemagne dévastée, on s’achemine vers l’érection ultime : celle de la fusée 00001.
Scènes de coprophagie. Multinationales de l’armement. Amoureuse Jessica. Histoire de l’extermination de l’oiseau Dodo dans les forêts d’ébéniers de l’île Maurice, au XVIIème siècle. Rencontre de la belle Katje avec la pieuvre. Paysages bleus de la Prusse… »
(Quatrième de couverture, deuxième édition – Seuil, 1988)

« Capable de prédire le lieu des bombardements qui ravagent Londres, grâce à de fulgurantes érections, Tyrone Slothrop suscite l’intérêt de tous les scientifiques alliés. Mais plutôt que de mettre sa libido au service de l’effort de guerre, celui-ci préfère parcourir l’Europe en quête de ses origines, croisant le chemin de barbouzes kirghizes, de commandants coprophages et de kamikazes comiques… »
(Quatrième de couverture, troisième édition – Points, 2010)

Ah oui, des kamikazes comiques, ha-ha-ha, on s’en marre d’avance, oui, on voit ça d’ici, les mecs se suicident, mais avec le sourire, ils pètent un gros coup dans leur avion, et puis… Oui, bon. Qu’on ne se méprenne pas : L’Arc-en-ciel de la gravité de Thomas Pynchon – sorte de rencontre entre Le Festin nu, le loup de Tex Avery, Les bidasses s’en vont en guerre, une version hardcore d’un split Sciences & Vie/ Philosophie magazine paru aux éditions de Minuit, un road-trip avec les Merry Pranksters et les catégories YouPorn sur lesquelles on n’ose pas cliquer – est un livre drôle, là n’est pas la question… La raison de cet article, pour les trois-quatre intéressés, est la différence de présentation entre la deuxième et la troisième édition française (1988 et 2010, respectivement, la version de 1975 n’étant pas en notre possession), soit la différence entre deux façons de faire, deux façons de vendre un livre et, peut-être, deux façons de voir le monde.

Sam Lipsyte est prêt pour le pire

Autour de Demande et tu recevras, dernière publication en date de Monsieur Toussaint Louverture. 


Les lecteurs les plus assidus du Believer se souviennent peut-être d'un article de 2006 intitulé Waiting for the bad thing, où deux journalistes nord-américains partaient en tournée promo avec Michel Houellebecq et attendaient désespérément que le "bad boy de la littérature française" daigne se comporter comme tel. Si ce n'est pas le cas, je conseille aux anglophones de se rattraper en cliquant ici, et aux autres de croiser les doigts pour une traduction. Que ce soit devant un film ou un livre, je ne suis pas une personne qui rit souvent à voix haute, mais c'est pourtant arrivé à plusieurs reprises en lisant cet article - ça doit vouloir dire quelque chose, non?

Le "pitch", si l'on peut dire, est que l'auteur attend désespérément d'un Houellebecq stoïque, constamment endormi mais se comportant comme un parfait gentleman, qu'il fasse quelque chose de mal - qu'il pisse sur le Coran, qu'il ordonne à des prostituées transexuelles de le fister ou aux journalistes de le sucer, n'importe quoi fera l'affaire. L'auteur parvient à rendre le road-trip hilarant, mais pas au dépens de son sujet, duquel il se déclare d'ailleurs "fan". C'est dans le rendu des discussions, dans cette rencontre entre l'enthousiasme de l'américain et le flegme las du français, dans l'impossibilité de faire monter la pression, dans la critique du sensationnalisme en filigrane, le décalage entre l'image et le réel... Dans des tentatives de discussions tombant à l'eau en deux phrases... Dans des passages tels que:

"Je lui demande s'il a déjà testé la méditation et il me réponds que non, pas vraiment. Je lui parle alors de ces moines que j'ai vu à la télé, qui peuvent faire monter ou descendre leur température corporelle par la force de leur volonté.
- Autant enfiler un manteau, dit-il."

Ok, difficile d'expliquer pourquoi une chose est drôle, mais en contexte c'est à se pisser dessus, et c'est donc avec joie que j'ai fait le rapprochement entre l'auteur de cet article, Sam Lipsyte, et la nouvelle publication des éditions Monsieur Toussaint Louverture: The Ask, alias Demande, et tu recevras, alias le roman qu'il vous faut si la vie vous dégoûte, si vous venez de perdre votre travail (ou si comme moi vous êtes nostalgique du chômage), si votre partenaire vous a quittée pour un graphiste métrosexuel ou si, je ne sais pas... Vous venez de lire Soumission et avez besoin de quelque chose pour vous convaincre qu'ouvrir un livre ne sert pas uniquement à se sentir plus mal en le refermant. Parce que si le narrateur Milo Burke a en commun avec ceux de Houellebecq le statut d'homme blanc cynique et tombant sans fin dans le puits néo-libéral et individualiste de ce début de 21ème siècle, le traitement qui lui est infligé en est une sorte d'antithèse, que l'on peut résumer par cette simple formule de quatrième de couverture: les aventures de Milo sont "pathétiquement drôles".

Milo, c'est un mec qui pique dans l'assiette de son pote milliardaire quand il s'absente aux WC, un mec que son gamin de quatre ans traite de pédale, un mec qui préfère se branler devant Youporn plutôt que de toucher sa femme - un mec entier, qui jette sur son monde un regard tellement lucide que lui-même ne le supporte plus. Pourtant Milo Burke, contrairement à ce qu'on peut lire à droite à gauche, n'est pas exactement un "oublié" ou un "laissé-pour-compte". Déjà parce que si c'était le cas, que seraient alors les Roms, les SDF ou les handicapés mentaux? Mais surtout parce que Milo, en 2015, fait plus figure de règle que d'exception, et que des trentenaires/ quarantenaire blancs/ cyniques/ en instance de divorce/ perdus/ ayant enterrés leurs rêves de jeunesse/ jaloux du quasi-proverbial pote-qui-a-réussi-en-créant-une-start-up/ habitant dans des quartiers qu'ils ont participé à gentrifier tout en se plaignant de cette gentrification/ etc, on en trouve aujourd'hui treize à la douzaine, et si le livre se passe à New York, il aurait aussi pu se dérouler à Paris, Londres, Melbourne ou Barcelone. C'est un Roman Américain, d'accord, mais c'est aussi et surtout le blues de l'occident, un blues générationnel que Lipsyte résume ainsi:

"Nous étions tous des résidus d'on ne sait quoi, flottant dans un néant sans signification, et écartelés entre deux mondes en perdition: d'un côté, l'effondrement de l'Union Soviétique et la fin de l'analogique, de l'autre, l’avènement du marketing viral et du porno en ligne."

Comme toujours avec Monsieur Toussaint Louverture, l'ouvrage est très beau (les couvertures cartonnées, c'est la collection "Classe moyenne ricaine à la dérive", non?), superbement traduit, les dialogues sont incisifs, nombreux, et donnent à tout le roman un rythme irrésistible. Je l'ai lu en deux jours, mais sans mon putain de travail, ça aurait été l'affaire d'un. Et pour ce qui est de l'intrigue, vous la trouverez résumée ici et là en deux clics - sachez juste que c'est aussi drôle que noir, que ce n'est ni un thriller ni un polar, que c'est narré à la première personne dans une langue parfois ordurière comme un épisode de South Park... Et que l'intrigue, au fond, importe moins que ça: c'est l'histoire d'un homme qui se regarde tomber et qui, ce faisant, reste bel et bien vivant.

Burroughs & le best-seller

"L'invention originale à  partir de laquelle l'écriture s'est développée a consisté assez simplement à créer sur les murs d'une caverne des images et des scènes: la chasse et souvent des dessins prétendument pornographiques. Le but était originellement rituel ou magique, et quand le travail a été séparé de ses fonctions magiques, il a perdu de sa vitalité. C'est à dire, quand une tribu commence à faire des poupées pour les touristes, c'est fini. Et c'est ce que font les best-sellers - d'entières vallées de poupées et de dents de requins pour les touristes. Cela rapporte de l'argent, mais ce n'est pas magique."

(William Burroughs, essais).

Une sorte de divertissement

À propos de Cadavre Expo , première publication en français d'Hassan Blasim.  « Souvent on entends dire que la vie ‘suit son cours...