Soit-disant super - part.2

Suite des notes sur le Truc soit-disant super de DFW, plus précisément sur l'essai E Unibus Pluralum, la télévision et la littérature américaine, où l'on parle entre autre de l'effet des pubs Pepsi Cola sur un dénomé Joe Attaché-Case. 


A lire ce que DFW écrit en 1990 sur la télévision, on se retrouve à penser très fort à l'internet de 2015, et au rapport qu'entretiennent avec lui les "natifs digitaux". Deux raisons à ça:

  1. Le texte évoque à plusieurs reprises le futur (rappel: nous sommes en 1990), notamment à travers le Life After Television de George Gilder: "Pour Gilder, le meuble nouveau qui affranchira Joe Attaché-Case du meuble dont il est passivement dépendant sera 'le télé-ordinateur, ordinateur personnel muni de traitement vidéo et connecté par fibre optique aux autres télé-ordinateurs du monde entier.' (...) Le nouveau millénaire verra la télévision américaine accéder enfin à un idéal de démocratie dont les conservateurs pourront êtres fiers: égalitaire, interactive et 'rentable' sans être spoliatrice'".
  2. Le rapport à la TV qui y décrit rappelle sans arrêt celui du net d'aujourd'hui. En pire, évidemment. 

Le centre de la thèse défendue est que la télévision s'adapte à tout, y compris aux critiques qui en sont faites, en particulier par la pauvre littérature qui, elle, a bien du mal à rester pertinente dans son rapport à l'écran. Le "personnage principal" de l'essai est Joe Attaché-Case, être représentatif de l'américain moyen qui, DFW le dit et le répète comme s'il n'arrivait pas à s'en remettre, passe à l'époque six heures par jour en moyenne devant sa télé, c'est à dire six heures par jour "assis là à regarder un meuble, tout seul". Alors ok, "TV = lavage de cerveau" est aujourd'hui une équation tellement entendue que l'on ose à peine l'énoncer, mais elle est ici décortiquée de façon si méthodique qu'on a comme l'impression d'apprendre quelque chose. En l'occurrence, on trouve quelques pistes sur pourquoi, en 1990, cette équation paraissait déjà ringarde.

"Le défaut de pertinence de l'essentiel de la critique télévisuelle tient à ceci que le petit écran a développé une immunité aux reproches d'avoir rompu avec le monde hors ses murs".

Autrement dit: dans les années 1980, la télévision est devenue de plus en plus autoréférentielle et de plus en plus ironique, jusqu'à rendre caduques toute critique allant dans ce sens. Selon Wallace, avant les années 1980 la pub TV visait essentiellement le groupe: elle dépeignait des familles ou d'heureuses bandes d'amis, de façon à jouer sur la vulnérabilité de Joe Attaché-Case, seul devant son meuble, "en associant l'achat d'un produit donné à l'inclusion dans quelque communauté attrayante". Mais à partir des années 1980, pour des raisons brièvement supposées ("guerre du Vietnam, Watergate, récession,  émergence de la nouvelle droite" - une certaine perte d'innocence déjà enclenchée à la fin des sixties), elle s'est mise à cibler l'individu, l'être se voulant unique, se détachant du groupe, etc. Elle s'est aussi mise à utiliser massivement l'ironie. L'exemple d'une pub Pepsi montrant un vendeur facétieux convaincant une foule de moutons sur une plage de lui acheter son produit en se servant uniquement d'un haut-parleur et d'une canette qu'il verse devant celui-ci est particulièrement parlant (du moins dans le texte, car je le résume assez mal): à partir des années 1980, la pub intègre l'ironie autoréférentielle, se met  à "railler les conventions des spots télé" et à ricaner du fait-même que, grâce à elle, on peut convaincre n'importe quel zozo d'acheter n'importe quoi.

Cette apparition de l'ironie télévisuelle aurait eu lieu car elle était la seule façon de réconcilier la place de Joe Attaché-Case (à la fois "seul devant son meuble" et faisant partie "de la plus grande foule de l'histoire de l'humanité") avec le message que l'on devait lui transmettre coute que coute pour ne pas risquer qu'il éteigne son écran: celui que "le sens de la vie consiste à s'extraire manifestement de la foule."

Bon, tout cela est difficile à résumer, ma pause de midi sera bientôt terminée, et le rapport entre l'ironie télévisuelle et la littérature postmoderne des années 1980 n'a toujours pas été évoqué. Il me semble que ce que Wallace veut dire, c'est "simplement" que la façon dont la jeune littérature a réagit au fait de vivre dans un monde où l'humain moyen passe six heures par jour assis devant un meuble a été quasi-instantanément rendue obsolète par le fait que la télévision elle-même a adopté les armes qu'employaient sa critique: autoréférentialité, ironie, méta-xxx, etc.

"Et qu'on ne s'y trompe pas: l'ironie nous tyrannise. Si notre ironie culturelle ambiante est à la fois si puissante et si décevante, c'est qu'un ironiste est impossible à coincer, à cerner. Toute l'ironie américaine repose sur un implicite Ce n'est pas ce que je veux dire en fait. Alors que veut dire, au juste, l'ironie comme norme culturelle? Qu'il est impossible de vouloir dire ce qu'on dit? Que c'est triste, très triste, peut-être, mais qu'il est temps de redescendre sur terre? Le plus probable, à mon avis, c'est que l'ironie contemporaine nous dit, in fine: 'Faut-il que vous soyez trivial pour me demander ce que je veux dire'. Quiconque a le culot hérétique de réclamer d'un ironiste qu'il arrête sa position passera pour un hystérique ou un donneur de leçon. Et c'est là que l'ironie institutionnalisée, le rebelle devenu roi, puise sa force d'oppression: exercer la prérogative d'interdire la question sans se soucier de son objet, voilà la tyrannie. La nouvelle junte au pouvoir use pour se protéger des armes qui lui ont permis de déposer l'ennemi."

Là encore, je vous laisse dresser le parallèle avec notre époque post-tout, dans laquelle l'ironie a encore pris une autre dimension. Et comme il faut vraiment que je retourne travailler, je vous laisse avec cet extrait du Bruit de fond de Don DeLillo (1985), cité dans l'essai et, encore une fois, avec comme un petit gout de 21ème siècle:

"Et voilà, ils prennent des photos de photos en train d'être prises."

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